02.04.2011

La misère voulue et entretenue

Depuis l'aube des temps le "beau", l'esthétique permet de distinguer le noble, le puissant du simple citoyen, du manant.

Aux premiers âges de l'humanité, trouver des ressources rares (difficiles à obtenir, à récolter) permettait de bénéficier de la considération des Autres, de jouir d’un statut particulier au sein de la société. Puis s'ajouta la capacité de travailler ses ressources, de les transformer en objets utiles simplifiant la vie courante. Enfin, amplifiant le premier phénomène « d’avoir », vint le temps où le simple fait de posséder un objet finement ouvragé, sans en être l’auteur, permit de s’élever au-dessus des Autres par l’envie et la convoitise suscitée : la stimulation du désir de jouir d’un bien procurant un plaisir éphémère, car rien ne dure jamais dans le monde émotionnel des Hommes.

Aujourd'hui où les métaux nobles et précieux sont accessibles à tous, où les procédés industriels permettent une large diffusion d'objets fins et complexes, les puissants ont développé une autre forme de clivage et de ségrégation par la pénurie artificielle.

La misère voulue et entretenue.

Il faut d’abord savoir et accepter le fait que le capitalisme est un système établissant une distinction entre les individus, à travers un accès limité aux ressources et aux objets manufacturés : une différence entre celui qui possède et celui qui ne possède pas. Comment organiser et maintenir cette distinction face à la pression « naturelle » de l’Homme à progresser, à explorer, à découvrir, à inventer, à chercher le bonheur, le confort ou simplement à se faciliter la vie, ce moteur de l’humanité contre l’entropie, l’ennemi invisible ? Par la pénurie.

D’ailleurs, le principe enseigné dans toutes nos écoles de « l’offre et de la demande » est un exemple criant de pénurie utile à celui qui veut s’enrichir : il faut stimuler la demande et réduire l’offre.

Pour contrôler l’offre, il faut en contrôler l’approvisionnement et la diffusion par la recherche de monopole (soit sur la ressource principale d’un bien, soit sur une ou plusieurs étapes du procédé de transformation). Ce qui est contraire à « la liberté d’entreprendre » et aux principes de « libres échanges », fondements claironnées du capitalisme, puisqu’il s’agit là de concentrer et non de multiplier les sources et intervenants.

Pour augmenter la demande, il faut créer du désir et de la convoitise, inventer des besoins, faire comprendre que ces biens sont indispensables au bonheur, au confort, servent à se faciliter la vie et à être apprécié par les Autres, faire pleinement partie de l’humanité.

(Si mes propos semblent confus ou difficilement compréhensibles, lire l’excellent « Manuel d’anti-économie » qui constitue une bonne source pour appréhender le système gouvernant notre civilisation)

 Ainsi, la pénurie nécessaire à la machine capitaliste est orchestrée autour des ressources, des objets mais également du design car l’aspect extérieur d’un bien permet immédiatement de l’évaluer et de déterminer le statut social de son propriétaire.

Il faut donc que ce qui est abordable soit laid : plus un objet est accessible et plus il est laid. Bien que l'inverse ne soit pas forcément vrai, car il est possible de faire croire que quelque chose est beau par simple stimulation du désir d’appartenance à un groupe (qui implique de partager les mêmes goûts, donc d’aimer les mêmes choses).

Exemple avec les voitures. Une voiture nécessite autant de temps d'ingénierie de conception quelque soit son allure finale : il faudra toujours réfléchir à l'assemblage des pièces, à l'utilisation la plus intéressante des modules standardisés fabriqués par les sous-traitants et permettant la construction de plusieurs modèles différents à partir des mêmes bases.

Avec le capitalisme se développe donc un principe de dégradation volontaire. Faire des choses volontairement laides pour que soit possibles les comparaisons, les évaluations, la ségrégation entre les riches et les pauvres, les gens « valables » et la plèbe.

Je prends ici l’exemple de l’esthétisme mais ne nous trompons pas, il s’agit d’une dégradation bien plus vaste puisqu’elle touche tous les aspects de nos vies : la pénurie entraine la misère obligatoire de ceux que l’on spolie au profit de ceux qui amassent : réduire l’offre, augmenter la demande.

La pénurie amène la peur du manque et la peur rend les gens malléables. Une pénurie d'emploi effraie les citoyens qui deviennent alors plus conciliant envers des conditions de travail qui se dégradent alors que les conditions de travail n'ont aucun rapport avec le manque de travail. Les citoyens ont peur de perdre ce qu'ils possèdent et angoissent d'obtenir ce qu'ils souhaitent ou ce qu'on leur fait croire qu'ils souhaitent.

Le système capitalisme s'inscrit donc comme un puissant outil de contrôle social par la peur et toute forme de pensée incitant au détachement matériel est son ennemi et devra être systématiquement décrédibilisé.

Au-delà de la simple distinction, l’inesthétisme peut avoir un effet plus insidieux sur l’humain qui évolue dans un environnement enlaidis. A travers les barres d'immeubles hideuses, les aménagements paysagers inexistants, la jungle de béton plonge l’Homme moderne dans une réalité morose : la laideur quotidienne démoralise, sape le mental et les énergies créatrices ; l’Homme devenant au fur et à mesure ce qui l’entoure, il devient laid à son tour, d’une laideur intérieure, son empathie, son « humanité » aussi dégradés que les murs qui l’abritent. Encore et toujours poussé par sa tendance à la facilité, il est plus simple, moins éprouvant, d’adopter un comportement s’inscrivant dans les rails qu’on lui propose : détruire et ravager pour exister, au lieu d’œuvrer à l’embellissement, à l’amélioration. L’entropie gagne. Encore.

Cette réaction de violence, amplifiée par l’éducation déplorable dispensée par l’école nationale, l’abandon des parents eux-mêmes enfermés dans leurs routines décérébrantes (voir « éducation citoyenne ») et l’oisiveté honteuse créée par le chômage factice, permet de disposer d’un ennemi tout désigné, un acteur de la peur pour mettre un visage sur l’angoisse : l’insécurité vendue, média-diffusée à grande échelle sert un intérêt particulier, accroître la crainte et la docilité, occuper les esprits et les débats.